VIE ET MORT DES OBJETS DE SURFACE

" Ce que les Noirs adorent, ce n'est pas la pierre, l'arbre, la rivière,
mais l'esprit qu'ils croient y résider. "
(J. THEILHARD DE CHARDIN La Guinée supérieure et ses missions)

Vie des objets de surface

Les objets rituels, masques, statues, mobilier, utilisés en surf ace, jouent dans la société africaine traditionnelle, m rôle bien plus important que les objets funéraires, destinés à'être enterrés. Il faut leur adjoindre une petite quantité de pièces au double emploi (parures, mobilier sacré) qui accompagnent le mort dans sa tombe, comme à Igbo-Ukwu au Nigeria, ou certains objets funéraires trouvés fortuitement et réutilisés en surface, comme chez les Kissi en Guinée, ceux de la culture nok ou de celle d'Owo au Nigeria.

En Afrique, les esprits sont partout présents. Un homme devient souvent plus important après sa mort que pendant sa vie. Les signes de surface fonctionnent par ensembles et sous-ensembles, dans un rapport étroit entre le rôle qu'ils jouent et celui de leurs manipulateurs ; il existe des objets collectifs (souvent les masques), semi-collectifs (de nouveau les masques et une petite partie de la statuaire) et ceux -particulièrement des statuettes- réservés aux sages, mémoire vivante de la communauté. Ceux-ci réactualisent continuellement les objets dans les relations qu'ils entretiennent avec le monde extérieur (événements historiques, contacts avec l'islam, le christianisme, migrations, guerres, alliances) et le monde intérieur (esprits, mort, rêves). Autour des fonctions et des usages, vont s'établir des systèmes de manipulation cyclique extrêmement complexes et de protection.

Vous pouvez passer votre vie en Afrique sans voir une statue en fonction ; elles ne sont pas seulement cachées à l'étranger, mais aussi à une grande partie de la communauté. Pendant près d'un demi-siècle de présence, l'École française d'ethnologie, avec Griaule, n'a eu que très peu accès à la statuaire dogon sacralisée. Les membres de l'équipe ont vu des masques (collectifs), des sculptures désacralisées, ils ont même provoqué la création de nouveaux supports, comme le masque Madame ou le masque ethnologue.

Du XVIIe siècle à nos jours, nous observons ainsi dans l'iconographie des récits de voyages, l'apparition d'armes, d'instruments de musique collectifs, de mobilier, de parures, et de quelques très rares documents plus intéressants : ils montrent un Africain, à qui on vient de botter le derrière, entouré de statues pour donner à l'image une dimension fétichiste. N'oublions pas le dernier venu... le masque fait pour le touriste...

En réalité la plupart de ces " trompe-l'œil " permettent de dissimuler la sculpture sacralisée et l'attitude des usagers face à cette statuaire. Ceux-ci se comportent envers chaque statuette comme envers m individu. En Afrique, il existe encore de nombreuses statues soigneusement cachées et elles n'apparaîtront que lorsqu'elles n'auront plus d'intérêt pour leurs manipulateurs. Car elles bénéficient d'un système de protection très élaboré.

La confection d'un signe de surface commence par le choix du matériau (qualité de l'essence de l'arbre), le moment où il sera abattu, les techniques de trempe (marécage, boue) et la cuisine des patines (huile, miel, cire d'abeille, fumée, peinture), puis les sacrifices rituels (sang, bière de mil). Enfin interviennent leur emplacement (temple, autel familial, grotte, grenier, coffre), leur emballage (souvent des paquets de tissu énormes par rapport à la taille de l'objet) et leur entretien ; certains hommes peuvent en être responsables sur leur vie. Il arrive que lors d'événements inquiétants, comme au Cameroun dans les années 60, au moment de la révolte des Bamiléké, les rois confient leurs objets sacrés à des notables habitant très loin de la chefferie.

La confection d'objets de remplacement entre aussi dans les systèmes de protection : c'est-à-dire la fabrication rapide d'une statue qui n'était pas sacralisée, à l'intention des missionnaires, administrateurs ou ethnologues de passage. Le sentiment de supériorité de ces personnages faisait qu'ils ne pouvaient imaginer un seul instant les Africains se moquant d'eux. Les missionnaires réclamaient les idoles, et pendant la nuit, les Africains, en s'amusant, fabriquaient un objet de remplacement. Le lendemain ils donnaient leur vierge de " Saint-Sulpice " tout en conservant leur vierge " romane.". Ils desserraient ainsi la pression. Cette pratique se maintient. A de multiples reprises, après des nuits de palabres, des Noirs m'ont présenté, avec tout un cérémonial, un énorme paquet contenant un masque ou une statue. Je leur disais : " Vous l'avez fabriqué cette nuit, vous me prenez pour un enfant. " Nous éclations tous de rire, établissant alors une relation de complicité magique. Combien de touristes, chez les Dogon, ont été réveillés, en pleine nuit, entraînés dans une case, l'un après l'autre, par un ancien, qui leur présentait avec mille précautions la porte du grenier à grains des ancêtres. Le lendemain dans le car, ils avaient tous la même porte, faux objet avec des réparations traditionnelles. Tous ces subterfuges pour dissimuler l'existence d'objets véridiques et assurer ainsi leur conservation.

Mais sur les signes de surface, pèsent aussi les décisions politiques ou religieuses. Plusieurs exemples peuvent illustrer ce genre de destruction. Vers 1400 après un conflit, un lignage quitte la ville sainte d'Ifè et s'établit entre cette ville et Bénin. Les terres cuites d'Owo, merveilleuses de délicatesse et uniques dans leur conception en Afrique, seront brisées deux générations plus tard par l'armée du Bénin. Lors de la conquête du territoire edo par les Tomba, des villages entiers ainsi que tous les objets furent anéantis. En 1897, le vice-consul anglais souhaite rendre visite au roi du Bénin pendant les cérémonies de l'igue. Celui-ci refuse car il est invisible pendant cette période. Cela donnera lieu à l'expédition punitive des Anglais contre la ville et au pillage d'environ quatre mille objets. Mis en vente l'année suivante à Londres, ils se trouvent de nos jours principalement au British Muséum et au musée d'Ethnologie de Berlin et dans de nombreuses collections publiques et privées.

Ajoutons les destructions des armées coloniales, la suppression de milliers de signes de surface pendant la guerre du Biafra par les Haoussa, par le chef Mukenga Khalemba chez les Bena Lulua, les bombardements de Kadhafi sur Djamena, entraînant le saccage du Musée national, l'incendie de la bibliothèque et l'anéantissement de sites archéologiques voisins.

On peut évoquer également les destructions provoquées par la propagation de l'islam, les autodafés des missionnaires, les pratiques des cultes syncrétiques : le " culte mademoiselle " entre 1940 et 1964 au Gabon et au Congo ; le culte de massa chez les Sénoufo en 1953 ; le Spirit Movement entre 1920 et 1930 au Nigeria. Et, pour finir, mentionnons les collectes systématiques des grands musées ethnographiques, la vente par les Africains eux-mêmes de certaines pièces pour répondre à la demande croissante. " Au Cameroun, au moment de l'Indépendance, on vit paraître sur le marché des " Arts primitifs " d'authentiques pièces anciennes, souvent très importantes, vendues à des prix très élevés, par les monarques eux-mêmes en plein accord avec leurs notables. " (P. Harter)

Nous ne pouvons évidemment pas corriger le passé mais il nous appartient d'éviter de nouveaux désastres. S'il n'y avait eu l'intérêt d'artistes et de poètes, comme Picasso, Matisse, Derain, Apollinaire, Fénéon, celui des marchands et des amateurs pour l'art africain, celui-ci n'aurait pas dans le patrimoine culturel de l'humanité la place qu'il occupe. Les Africains, pour l'instant, ne s'intéressent guère et de cette façon à leurs objets (je ne connais d'ailleurs pas un seul grand amateur d'art noir en Afrique). Pourtant l'avenir du patrimoine archéologique africain situé dans le sous-sol leur appartient. Laissons les Africains décider du développement qu'ils voudront donner à la muséographie dans leur pays ; soyons simplement disponibles pour collaborer avec eux, s'ils le demandent, à entreprendre par exemple des fouilles scientifiques, comme celles de T.Shaw à Igb0-Ukwu au Nigeria. Efforçons-nous surtout d'anoblir le regard que nous posons sur les arts noirs.

Mort des objets de surface

Je ne parlerai pas de la destruction par les cataclysmes naturels ou par les termites ou les rongeurs, ce qui arrive lorsque les objets sont désacralisés et laissés à l'abandon. Mais le plus souvent, ils sont détruits par les usagers eux-mêmes. En 1889, le père Noël Baudin s'étonnait : " Dans les premières années de mon séjour à la côte des Esclaves, notre voisin, le grand féticheur, étant mort, on avait mis hors de sa case tous ses fétiches [,..]je demandai aux Noirs pourquoi ils traitaient ainsi leurs dieux, ils m'affirmèrent que les dieux n'y étaient plus, alors toutes les statues et autres symboles des dieux, désormais inutiles, avaient été jetés hors de la case. " J'ai souvent vu des enfants jouer avec des sculptures très belles, chez les Fang du Sud-Cameroun ou se placer en riant un masque sur la tête. Ces objets, quels que soient leur authenticité, leur rôle passé, et leur qualité plastique, ne signifiaient plus rien pour la communauté.

Un masque peut aussi être fabriqué pour une cérémonie précise, comme les masques cikunza chez les Tshokwe, puis être détruit le lendemain de son utilisation. D'autres sont jetés car endommagés pendant une manipulation. Certains objets répondent de façon négative à leurs usagers et ils disparaissent. Sans compter les masques ou statuettes en herbe, boue, feuillages, matériaux éphémères et donc périssables.

Jacques KERCHACHE

Texte extrait de l'ouvrage (de référence): L'Art Africain par Jacques Kerchache, Jean-Louis Paudrat, Lucien Stephan,1988, aux éditions Citadelles.